TÉMOIGNAGES

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 LE SUICIDE DE MON PÈRE
 

Un appel de ma cousine 

En juillet 1999, par un beau soir d'été, je reçois un appel de ma cousine du Lac-St-Jean. Elle m'annonce délicatement que mon père vient de se suicider... (Je demeure à ce moment-là à Thunder Bay en Ontario.) J'ai le souffle coupé... Je fonds en larmes... Je ne peux plus parler... Je raccroche en lui disant que je la rappellerai plus tard. 

Près du téléphone, je suis accoudée sur le bureau de mon ordinateur (dans ma salle de travail). Je reste là à pleurer... paisiblement... Dix minutes se sont passées... Je dois aller annoncer cette mauvaise nouvelle à mon mari, mes enfants(excepté mon dernier enfant qui dort... Il trop petit pour comprendre tout ce qui arrive...) et à notre visite du Lac-St-Jean qui est arrivée dans la même semaine. Ils sont tous dehors à jaser tranquillement. 

Je respire... et je sors... Je constate que mes deux filles ne sont pas là... Elles sont dans leur chambre à écouter de la musique. Je tremble de tout mon corps... Je me remets à pleurer... Ils se demandent bien ce qui se passe... Je prend mon courage à deux mains et je leur annonce le suicide de mon père... Chacun reste bouche-bée... 


Réunion familiale 

Dix minutes sont passées et nous décidons mon mari et moi d'aller parler à nos filles. Nous les faisons venir au salon... Pendant ce moment difficile, notre visite a la gentillesse de nous laisser en famille pour dévoiler cet événement tragique. 

Je respire... et je prends la parole de nouveau... Je tremble de tout mon corps... Je pleure... Nos filles sont surprises! Je vois très bien que cette réalité leur cause un choc... Alors j'exprime ce que je vis face à cette évidence... Je leur partage toute ma colère et ma tristesse paisiblement... Colère car je dois vraiment terminer le deuil de mon rêve: celui de rétablir les liens filiaux entre mon père et moi. Nous aurions pu vivre une nouvelle relation saine et constructive... S'il avait voulu... S'il avait pu... Nous aurions pu vivre de beaux moments entre fille et père.... ce que tout être humain désire... Bien sûr, ce deuil était déjà entamé bien avant son décès et je suis surprise de ma solidité intérieure. Même à travers cet événement pénible, je me sens enracinée... « groundée »... 

J'assume complètement dans la conscience du présent tout ce qui m'arrive... incluant sentiments et émotions. Je ne me sens aucunement coupable du suicide de mon père... C'est son choix et non le mien! Les gestes qu'il a posés pour mettre fin à ses jours relèvent de sa propre responsabilité. Il n'a pas eu cette capacité de reconnaître... de se responsabiliser face à l'inceste qu'il m'a fait subir et d'en assumer les conséquences. Il était trop absorbé par ses propres souffrances... ses blessures non-intégrées... (en me blessant... il s'est lui-même blessé...) son mal de vivre qui a toujours été présent en lui bien avant la sortie de mon livre. Dès mon jeune âge, je me rappelle très bien du désespoir qui l'habitait... C'était dans sa nature de s'isoler... de ruminer... de souffrir en silence...(comme moi j'ai longtemps fait...) Son visage était marqué par la culpabilité qui le rongeait... Il a laissé une lettre... Mais je n'ai jamais pu savoir ce qu'il avait écrit... J'espère qu'il a eu au moins le courage, l'audace et la force de révéler SA VÉRITÉ... 

Ayant ouvert la porte à mon intérieur... mon mari et mes filles sont en mesure de le faire à leur tour. Ils vivent eux aussi colère et tristesse. Malgré la peine qui m'habite... je sens une force en moi qui m'aide à passer au travers... Mon mari est assis par terre... appuyé contre le mur, il a Katuscia et Kim à l'intérieur de chacun de ses bras... Quel beau tableau! Un père en liens avec ses enfants... Je suis fière de mon mari... Ils les consolent pendant que je leur parle... que je leur dis l'importance de se laisser s'exprimer... qu'elles ont le droit de pleurer... d'exprimer cette colère qui émerge d'elles-mêmes... Quelle belle solidarité! Quelle belle famille que j'ai...! 


Drôle d'événement! 

Notre visite revient... et se joint à nous au salon. Le conjoint de ma belle-soeur s'assoie sur le divan et bang!... Il tombe dans le trou... Nous partons tous à rire... Que ça fait du bien! Ça dédramatise... Tôt dans la soirée (avant l'appel de ma cousine), nous avions pris le matelas du divan-lit en question pour faire un lit au sous-sol et nous avions remis les coussins sur le divan. Cela ne parraissait pas que le matelas était enlevé. Il est déjà minuit. Nous décidons tous d'aller nous coucher. 


Une nuit pas comme les autres 

La nuit est très chaude. J'ai de la difficulté à dormir, mais je me sens très calme. Je parle à mon père toute la nuit et je sens que ma soeur(décédée) est avec moi aussi... Elle me soutient et m'encourage à poursuivre ma route. Au lever, je dois travailler... J'ai une cliente qui a rendez-vous à 9h30. Je me demande si je vais être en mesure de la recevoir et d'être à 100% avec elle. Il est 6h30 du matin, je n'ai pas encore dormi... Je m'accueille dans ce que je vis... Je médite pour me ressourcer... pour voir clair dans tout ce qui m'arrive... Je demande à Dieu de me guider... de m'aider à prendre la bonne décision en ce qui concerne mon travail. Et de la profondeur de mon être, une voix qui me dit: « Ta cliente a besoin de toi... Elle s'attend à ce que tu la reçoives en consultation. Ton père a choisi la mort, mais toi tu as choisi la VIE! » Je sais que je dois recevoir comme prévu cette cliente qui elle-même a vécu l'enfer de l'inceste. 


Un temps pour m'accueillir et me recueillir en mon Essence Divine 

Il est 07h45 et je n'ai pas dormi... Pour que je puisse m'accueillir, me recueillir en mon Essence Divine... refaire le plein d'énergie avant que ma cliente arrive... toute la maisonnée me laisse seule et s'en aille au centre d'achat qui est tout près. Je descends dans ma salle de travail. Je prends un disque compact spontanément et le fait jouer pendant au moins 30 minutes. J'écoute mon corps et je le laisse s'exprimer totalement... Je danse... Je chante... Je cris... Je hurle... Je pleure... Je me pousse par terre... Je fais place à l'accueil et l'intégration toute cette douleur qui est présent en mon corps. Mon Dieu que cela fait dont du bien! Le calme se réinstalle... Et je me mets à méditer durant au moins 20 minutes. Je sens une bonne énergie dans mon corps. Je suis dans la lumière... Une force incommensurable qui vient de la profondeur de mon être m'habite... Je suis prête pour accueillir ma cliente, une femme extraordinaire qui veut VIVRE! 


La consultation 

Je travaille avec ma cliente aussi intensément que toutes les autres fois qu'elle est venue en thérapie. Je sais que j'ai développé au fil des ans cette capacité à me détacher des émotions des autres, mais aussi à me détacher de ma vie personnelle lorsque je travaille... afin d'ÊTRE BIEN PRÉSENTE à la personne qui a besoin de mon accueil, de mon aide et de mon soutien. Mais c'est quand même mon père qui vient de se suicider... Cette solidité que j'ai acquise durant toutes ces années de cheminement, m'aide énormément à accomplir mon travail même en traversant cette période difficile de ma vie. 

Couchée sur le matelas de travail (par terre), ma cliente est en plein travail... Elle est dans son corps... en contact avec ses blessures liées à l'inceste paternel. Ses yeux sont virés à l'envers. La terreur et le mal l'envahirent... Son corps bouge dans tous les sens. Elle crie... Elle est dans l'enfer de son passé qui émerge dans le présent... Je regarde cette femme qui traverse ses blessures (non-intègrées) avec un tel courage! C'est le passage pour atteindre une guérison en profondeur. Peu à peu, je vois la lumière prendre place dans son regard. Que je suis fière d'elle... de ce qu'elle vient d'accomplir... À l'intérieur de moi, je me dis: « Merci mon Dieu! En ce moment même, je suis vraiment là où je dois ÊTRE... » 

Avant que ma cliente quitte, je lui demande comment elle a trouvé sa rencontre. Toute surprise de son expérience intégrative, elle me dit: « Est-ce que c'est de l'exorcice que tu fais? Je n'ai jamais vécu cela dans mes autres thérapies. » Ensuite, elle ajoute: « J'espère qu'un jour j'aurai les yeux aussi brillants que toi! » Cela m'a fait vraiment chaud au coeur. Elle ne savait pas tout ce que j'étais en train de traverser dans ma vie personnelle. Ce n'est que deux ou trois mois plus tard qu'elle l'a appris... Elle en a été estomaquée... Jamais elle ne s'est rendue compte de rien. Pour elle, j'avais agis comme j'en avais l'habitude. Et cela avait bien été le cas! 


Rejet total de ma famille 

Je reviens à mon quotidien... Quotidien où j'ai à faire face à d'autres expériences qui me fera évoluer davantage... et surtout aimer au-delà de tout... Ma famille en plein bouleversement a fait le choix de ne pas me contacter pour m'annoncer le suicide de mon père. J'ai respecté ce choix. Je décide de leur envoyer une carte par courrier express pour leur signifier que je suis avec eux dans cette épreuve. (Depuis cinq ans déjà qu'il ont coupé complèment les liens avec moi.) Je suis prête à aller au Lac-St-Jean pour le funérailles de mon père. J'attends seulement un signe de leur part, mais personne n'a voulu signifier ma présence. (La carte que je leur avais envoyée... m'a été retournée...) J'accueille cette réalité et prie pour eux. L'amour que j'ai pour chaque membre est plus fort que tout! 


Rituel pour mon père 

C'est le jour et l'heure que mon père va être enterré... Même si je ne peux être présente à ses funérailles, d'un commun accord avec mon mari et les enfants, nous préparons à faire un rituel pour mon père. Nous avons invité ma belle-soeur et son conjoint (notre visite) à se joindre à nous. Ils ont accepté... Cela nous a fait vraiment chaud au coeur qu'ils partagent ce moment intense avec nous. 

Nous sommes tous assis en cercle (Cercle de la Vie). Au milieu une chandelle, de l'encens ainsi que des fleurs (oeillets rouges). Main dans la main, nous commençons une méditation (guidée par moi). Une belle solidarité nous unie... Chacun se choisis une fleur et la dépose devant eux. Il en reste une... Je dis: « Celle-là est pour ma soeur (décédée). » Et je la place à côté de celle que j'ai choisi pour mon père. Je prends la parole et je partage ce que je vis... Tout en terminant avec: « J'aime ma famille malgré tout et elle ne pourra jamais empêcher cet amour. L'amour est plus fort que tout! La seule chose que je peux faire en ce moment, c'est de l'aimer même si elle me déteste... et me croit responsable de la mort de mon père. Ma porte reste toujours ouverte... » 

Après que chacun-e ait exprimé leur état d'être à travers l'accueil de leurs sentiments et de leurs émotions nous sentons qu'une force nous habite... nous nous sentons dégagés... plus légers... Nous nous faisons des accolades et nous nous disons que nous nous aimons... Pour terminer ce rituel, nous nous dirigeons vers deux véhicules avec nos fleurs pour se rendre au Mont Mackay, une montagne sacrée amérindienne qui est à quinze minutes de notre résidence. Nous sommes arrivés au sommet de la montagne, nous faisons deux prières et ensuite nous chantons un chant sacré. Une très belle énergie circule à travers nous. Pour terminer ce rituel à tour de rôle nous lançons notre fleur dans le vide qui pour nous, est le symbole du détachement, de la liberté d'être et de l'amour inconditionnel. Tout chacun est imprégné d'un sourire et d'une paix intérieure. Nous revenons à la maison remplis d'énergie pour continuer de marcher sur notre chemin de Vie. 


À chacun son chemin...

Depuis janvier 1994 (depuis dévoilement de mon secret), que les membres de ma famille m'ont complètement rejeté de leur existence... À la mort de mon père en 1999, cela faisait déjà 5 ans 1/2 que mon deuil à leur endroit avait été entamé... Le suicide de mon père est venu confirmer que ce grand deuil tirait à sa fin. À travers ce bouleversement, j'ai pris conscience à quel point je m'étais solidifiée... détachée... À quel point j'étais bien dans ma peau... malgré tout... 

Bien sûr que j'aimerais que ce soit autrement... Mais c'est ma réalité et je l'assume complèment. Je ne peux faire le cheminement de l'autre... Je ne peux faire que le mien... À chacun son chemin... À présent, je me centre plutôt sur ma famille immédiate (mon mari et mes enfants), mes amis et mon travail qui est significatif pour moi. Je vais où la vie me porte... Je me laisse guider par elle... afin continuer la route de mon évolution. À travers cette évolution, j'ai aussi à respecter le cheminement de ma mère, mes soeurs et frères. Je les porte en mon coeur. 

Le but de ce témoignage est de vous démontrer que peu importe les épreuves qui parcourent l'existence des familles où l'inceste et le suicide créent des bouleversements, il y a toujours une possibilité de s'en sortir et d'être bien dans sa peau. Nous devons alors se responsabiliser, s'assumer et faire son propre Travail. Cela implique donc d'aller chercher l'aide dont nous avons besoin pour intégrer nos blessures afin de faire jaillir en Soi une plus grande solidité qui nous aide à faire les renoncements et les détachements nécessaires à notre bien-être. 

Ayez foi en votre potentiel créateur. COURAGE!!! Vous pouvez y arriver... Étape par étape...

 

En Communion Spirituelle de Coeur

Blanche XX 
(Texte écrit le 20 août 2002. Tous Droits Réservés)